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CRITIQUES DE CONCERTS |
21 décembre 2024 |
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Récital de Jessye Norman accompagnée au piano par Mark Markham au Théâtre du Châtelet, Paris.
L'ombre de la diva
On le sait, aujourd'hui Jessye Norman chante bas à chacune de ses apparitions. Mais au Théâtre du Châtelet, la diva des divas est apparue de surcroît en méforme totale, sabotant un magnifique programme rattrapé par une troisième partie généreuse de cinq bis. Triste récital d'une immense diva qui n'est plus que l'ombre d'elle-même.
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« Jessye Norman chante bas Â». L'allĂ©gation ne surprend plus personne, et d'aucuns trouveront mĂŞme la faille touchante. Le petit monde du classique a ses faiblesses d'artistes Ă©rigĂ©es en tradition : le timbre sans grâce de la Callas, les multiples couacs et la mise en place chaotique de Knappertsbusch, les aigus très faux de Menuhin. De mĂŞme de la justesse aujourd'hui absolument rĂ©dhibitoire de Jessye Norman.
Mais le milieu musical a aussi ses légendes. Ainsi, il paraît que quand Norman chante faux en première partie, tout s'arrange après l'entracte. Au Châtelet, une intonation impossible s'est installée pendant deux heures de récital, pour s'évaporer seulement en partie lors des bis. Outre ce problème bien fâcheux pour une interprète de ce calibre, la célébrissime Jessye est apparue vocalement bien fatiguée et musicalement peu concernée.
La trop rare cantate Ariane à Naxos de Haydn ennuie profondément, desservie par un italien terne, un style décoratif et dépassé, et un pianiste sec comme un coup de trique. Les Rückert-Lieder de Mahler proposent de jolis moments dans les trois lieder courts, mais sombrent inéluctablement dans un Um Mitternacht au rythme approximatif, aux attaques par en dessous vulgaires, aux couleurs délavées, et un Ich bin der Welt au grave ruiné, au phrasé erratique et au souffle bien court.
En deuxième partie, les quatre mélodies de Duparc pâtissent d'un français à la limite de l'inintelligible, doublé dans Chanson triste d'un style hollywoodien et sirupeux : tempo trop rapide dans des guirlandes de piano dignes des pires bluettes, style coeur sur la main avec généralisation d'un « dégueulando » guimauve. Un véritable massacre !
Restent les 7 chansons populaires espagnoles de De Falla, où la soprano comme le pianiste se lâchent complètement, avec pour Markham un vrai sens du rythme latin, et pour Norman des effets vocaux plutôt réussis et des notes complètement écrasées dans une voix de poitrine « hénaurme » et barytonnante façon matrone, qui, à défaut de sonner véritablement ibérique, est du moins impressionnante et déclenche une véritable hystérie dans une salle emplie de spectateurs en quête de sensations fortes.
Heureusement, la Norman se rattrape en partie dans cinq bis à salle survoltée : Habanera de Ravel aux vocalises sans texte et charmeuses ; Air de la Lettre de La Périchole coquin et mutin ; très beau Zueignung de Strauss en forme de remerciement aux spectateurs venus au bord de scène remettre des fleurs à leur diva préférée ; air de Gospel archi-faux mais stylistiquement très juste, entonné a cappella sur le tabouret du piano ; variations sur Summertime admirablement rythmées.
Demeure tout de même l'inévitable question : méforme complète d'un jour ou chronique d'un déclin avancé ? Car cinq bis en cache-misère ne sauraient effacer l'impression que cette immense artiste n'est aujourd'hui plus que l'ombre d'elle-même.
France Musiques diffusera ce récital le 7 avril 2004 à 10 h 30.
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Théatre du Châtelet, Paris Le 01/03/2004 Yannick MILLON |
| Récital de Jessye Norman accompagnée au piano par Mark Markham au Théâtre du Châtelet, Paris. | Joseph Haydn (1732-1809)
Arianna a Naxos (1789)
Gustav Mahler (1860-1911)
RĂĽckert-Lieder (1902)
Henri Duparc (1848-1933)
L'Invitation au voyage (1871)
Sérénade florentine (1883)
La Vie antérieure (1884)
Chanson triste (1869)
Manuel de Falla (1876-1946)
Siete canciones populares españolas (1915)
Jessye Norman, soprano
Mark Markham, piano | |
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