Ouvrir l'éternel débat du choix de l'instrument pour le Clavier bien tempéré de Bach devient ici totalement dérisoire. Clavecin ou piano ? Peu importe quand Daniel Barenboïm est au clavier. Qui d'autre que lui pourrait d'ailleurs nous fasciner à ce point une soirée entière avec ces cycles monumentaux, Variations Goldberg, Préludes de Chopin ou autres, en nous donnant l'illusion que nous les découvrons avec lui ?
Car perdu dans ses pensées, au moins en apparence, il semble recréer chaque page selon un infaillible instinct poétique qui trouve les tempi les plus vivants, les accentuations les plus vraies, la dynamique la plus parlante. Qu'il s'agisse des pages plus virtuoses ou de celles totalement contemplatives comme certaines grandes fugues extrêmement complexes sous leur calme apparent, traitées dans d'impalpables demi-teintes jamais détimbrées ni affadies, le propos est toujours passionnant, touchant, personnel. Les structures restent d'une limpidité absolue.
Sans jamais pouvoir être qualifiée de trop romantique, l'interprétation va aussi loin que possible pour s'adresser autant à la sensibilité qu'à l'intellect avec une subtilité arachnéenne. On vit intensément ces changements de climat, de rythme, d'architecture, finalement déjà assez proches de ce que seront les grands cycles de mélodies du siècle suivant. Ici, comme chez Mozart et plus tard chez Schubert, l'intensité, la densité de l'expression prennent toujours la forme d'une écriture de plus en plus épurée, avec de moins en moins de notes.
Donner vie à un tel ensemble exige un immense instinct musical, bien au-delà de toute technique. Barenboïm le possède au plus haut degré, lui qui parvient à pratiquer à pareil niveau ce répertoire tout en menant la plus active carrière de chef symphonique international et de directeur d'opéra. On le sait bien, mais on s'en étonne toujours !
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